Blog de Raistlin

Mon dernier blog n'est plus. Vive mon nouveau blog ! Vous trouverez ici mes écrits. En espérant que cela vous plaira. Bonne lecture !!

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Lieu : Picardie, France

lundi, décembre 11, 2006

Chapitre 12 : Hystérie fanatique

Note : Les dialogues en anglais sont à la fin du texte. Merci à jndb et Sophie pour leurs conseils !

IL avait énoncé mon prénom à l’américaine, Jean, le prononçant avec un accent raffiné qui me plut énormément. En quelque sorte, IL s’appropriait mon nom, le modifiant selon l’image qu’IL se faisait de moi, pour mieux me le renvoyer et j’en étais flattée plus qu’il n’aurait été raisonnable de l’admettre.

J’aurais eu du mal à exprimer par de simples mots l’effet que produisait chez moi le son de SA voix. D’ailleurs, je devais bien avouer que toute SA personne exerçait sur moi un attrait puissant et indéfinissable que j’acceptais sans trop me poser de questions. Du moins, ne m’étais-je pas posée de questions tant qu’IL n’avait été qu’un nom sur un magazine, une image sur papier glacé ou un petit personnage haut comme trois pommes qui gesticulait à l’intérieur de mon écran d’ordinateur. Mais, à présent qu’IL était là, en chair et en os, et bien que je sache parfaitement que c’était la même personne qui se tenait en face de moi, j’avais l’étrange sensation qu’IL était différent, qu’IL n’était pas celui que je connaissais, ou plutôt que je croyais bêtement connaître, admiratrice idiote que j’étais. Je comprenais enfin qu’ici et maintenant, IL était LUI plus que jamais.

Je me demandais s’IL avait conscience de SON charme et si chacune de SES paroles n’étaient pas méticuleusement étudiées dans le but de séduire la gente féminine. Je songeais à ce coup de fil dont j’avais été témoin et qui attestait de SON attachement indéniable envers une autre femme. Cette actrice superbe qu’IL côtoyait quotidiennement dans SON univers auquel je n’appartenais pas. De toute évidence, IL avait de profonds sentiments pour elle, si j’en croyais les intonations qu’IL avait employées en lui parlant au téléphone. Je devais bien garder cela à l’esprit et ne pas me laisser envoûter par cet homme, dans ce décor tellement romantique.

Je tentais de reprendre le contrôle de mes sens et de la situation :

« Enchantée, Wentworth. »

Je lui offris un sourire maladroit qui sembla le ravir. Puis concentrant toute mon attention sur le col de SA chemise afin de contenir tant que possible l’envie qui me tiraillait de LE dévorer des yeux, et pas que des yeux, pour être honnête, je poursuivis :

« Vous n’êtes pas resté avec les autres pour regarder le film? »

IL rit et se débarrassa de SA veste qu’IL posa soigneusement sur la barrière derrière LUI. Puis écartant les bras, IL lança :

« Et bien, non, comme vous pouvez le constater, je suis là. Je n’ai pas pu résister à l’appel du grand air et je dois dire que l’atmosphère dans cette salle était assez…électrique. »

IL souligna ce dernier mot d’un regard lourd de sens qui me fit détourner la tête, gênée. Je me remémorai l’intimité du regard que nous avions échangé et me sentant rougir, je m’empressai d’ajouter :

« Oui, c’est vrai qu’il faisait plutôt chaud dans cette salle. C’est pour ça que je suis sortie moi aussi »

J’omis volontairement de lui parler de mes voisins et de mes ronflements disgracieux. IL répondit avec un air malicieux qui fit battre mon cœur un peu plus vite :

« Il faisait très chaud effectivement … »

Je voyais bien qu’IL tentait de m’entraîner vers une pente que je n’étais pas sûre de pouvoir remonter seule. Face à lui j’avais l’impression de perdre tous mes moyens et de ne sortir que des banalités affolantes. Si je ne faisais ou ne disais pas quelque chose d’intelligent très vite, IL allait se rendre compte de ma débilité profonde et finirait par me souhaiter une bonne fin de soirée en me plantant là sur les Planches.

Mais qu’attendait-IL de moi exactement ? Peut-être rien justement. Avant d’être acteur, IL était un étranger loin de chez LUI, peut-être juste en quête d’un moment agréable, dans un cadre plaisant, en compagnie d’une française. Dans une ultime tentative, bien entendu dénuée de toute originalité, je lui montrai l’étendue bleue-nuit dont les vaguelettes clapotaient dans l’obscurité.

« Vous aimez la mer ? Ici, c’est la Manche que vous voyez. »

« La Manche » répéta-t-IL en faisant chanter le mot de SA voix suave qui me faisait perdre la tête. Songeur, IL fixa SON magnifique regard sur l’immensité sombre et inquiétante qui se perdait dans les ténèbres bleutées. Ma remarque était banale et sans intérêt, franchement j’avais devant moi le héros qui hantait mes rêves depuis des mois et je lui sortais un cours de géographie française. Lola en aurait pleuré de désespoir ! Mais c’était sans compter sur la bonne éducation de mon compagnon qui me répondit poliment :

« Je n’ai pas eu l’occasion de venir l’admirer en pleine lumière et je le regrette. Mon emploi du temps a été très serré depuis mon arrivée. J’adorerais voir à quoi elle ressemble sous le soleil. »

J’ébauchai une moue dubitative, exprimant mon doute sur cette idée peu judicieuse :

« Je vous le déconseille. En journée, la plage est bondée de monde et vous n’auriez pas le temps de faire un pas sans être assailli par des hordes de fans, surtout en cette période de Festival. Ils sont tous aux aguets »

« Oh ?! » Souriant, IL ouvrit de grands yeux étonnés. « Je n’imaginais vraiment pas être aussi célèbre ici ! Mais, je veux bien vous croire. Justement, j’ai été suivi toute la journée par un groupe de jeunes filles plutôt…insistantes. J’ignore comment elles ont appris dans quel hôtel j’étais descendu mais elles m’attendaient lorsque je suis sorti du taxi et n’ont pas cessé de me suivre même après que je leur ai accordé les photos et autographes qu’elles réclamaient. Ca rend dingue, Pam, mon attachée de presse ! »

IL rit en secouant la tête avec complaisance. Je me rappelais que Lola m’avait décrit par téléphone le matin même cette fameuse scène de l’acteur débarquant à l’hôtel sous les cris hystériques de SES fans. Puis je songeai à cette femme, SON attachée de presse qui ne cessait de regarder sa montre la première fois où je L’avais entrevu dans le hall de l’hôtel Royal. Plus tard, je l’avais vaguement aperçu sur le tapis rouge. D’ailleurs, où était-elle passée ? Si ça tombe, elle était actuellement tapie dans l’obscurité entrain de nous épier pour s’assurer que son petit protégé ne risquait rien en ma compagnie, qu’IL respecterait l’horaire de SON agenda overbooké et ne rentrerait pas trop tard à la maison.

Je réalisai alors qu’IL avait certainement peu de temps à LUI quand IL participait à ce genre de festivals. IL ne venait pas pour faire trempette dans l’eau froide de la Manche, mais pour présenter SON travail. IL devait en permanence se conduire poliment et se rendre disponible pour les journalistes qui LE sollicitaient à longueur de temps, quémandant interviews, photos, ou déclarations en tout genre, sans se soucier vraiment de l’homme lui-même et sans rien donner en retour.

IL était acteur, très célèbre, et IL devait assumer. C’est LUI qui devait donner et les gens trouvaient parfaitement normal qu’IL soit ainsi exposé et qu’IL ne se plaigne jamais. Même lorsqu’IL avait évoqué les fans un peu collantes, c’était avec gentillesse et sans aucune méchanceté. Je l’admirai de plus en plus car je comprenais que ce moment que je partageais avec LUI était un cadeau inestimable de SA part, qui ne se reproduirait sans doute pas de si tôt. IL était venu s’isoler sur cette plage pour y trouver un peu du calme et de la solitude que SON statut de star LUI avait interdit toute la journée, et moi, avec mes gros sabots, je venais piétiner SON moment à LUI. J’eu honte et je restai muette quelques secondes incapable de LE regarder. Pourtant, je notais du coin de l’œil qu’IL m’observait à la dérobée.

« A quoi pensez-vous, Jean ? Vous semblez bien soucieuse. Quelle genre de soucis pourrait bien habiter une si jolie tête ? »

Baboum !! Mon cœur se mit à tambouriner comme un furieux dans ma poitrine, à une rythme qui aurait fait pâlir de jalousie Dave Lombardo derrière sa batterie, et je sentis la chair de poule se répandre sur ma peau telle une traînée de poudre s’enflammant. Jolie, moi ?

« Je…j’ai peur que vous m’associez à ces fans qui vous harcèlent. Je crains d’avoir gâché votre moment d’intimité…face au soleil couchant… »

IL stoppa ma phrase d’un doigt autoritaire mais prodigieusement délicat qu’IL posa sur mes lèvres, me prenant totalement par surprise et faisant exploser une myriade de sensations miraculeuses le long de ma colonne vertébrale.

« Chut ! Jean, vous n’avez rien gâché, bien au contraire. Vous avez rendu ce moment encore plus précieux. Je vous avouerais même que j’aurais souhaité le partager avec vous depuis le début. Vous ne gâcherez notre rencontre que si vous ajoutez un mot de plus. »

Tout en me parlant, IL avait rapproché SON visage du mien. SA voix était un murmure grave et sensuel qui s’infiltrait dans mes tympans et se diffusait dans tout mon être comme un alcool fort et enivrant. IL leva SON autre main et caressa une mèche de mes cheveux encore humide. IL sembla la contempler avec dans le regard une expression proche de l’admiration. Puis IL la glissa avec douceur derrière mon oreille, me faisant frissonner au contact de SA peau contre la mienne.

SON doigt était toujours là où IL l’avait posé et je ne saurais dire combien de temps nous restâmes ainsi à nous fixer les yeux dans les yeux. Je lisais de l’indécision dans les SIENS alors qu’IL devait probablement lire de la terreur dans les miens. Nos souffles s’étaient imperceptiblement accélérés, mais nous ne bougions pas, savourant cette limite, cette frontière que nous n’osions pas franchir. Il aurait été si facile pour moi de lâcher les chaussures que je tenais toujours à la main et d’appuyer mes deux paumes sur SON torse pour me hisser sur la pointe des pieds et l’embrasser. Dans le silence de cette nuit extraordinaire, IL aurait penché la tête pour accueillir mon baiser et le plus naturellement du monde nos lèvres se seraient unies. Je savais que ce genre de moment aussi intense qu’éphémère ne se vit qu’une fois. Quoi qu’il arrive par la suite, le premier baiser restait unique. Il ne fallait rien précipiter, mais au contraire retarder pour mieux savourer.

Je devinai au léger tremblement de SA main qu’IL avait la même pensée que moi. Nous hésitions à rompre le charme qui nous enveloppait, conscients que tout pouvait basculer. Je le vis accentuer l’intensité de SON regard comme s’IL sondait mon visage en quête d’une réponse, d’une confirmation de ma part. Pourtant, je restai inerte, incapable d’exprimer autre chose qu’une peur incontrôlable. Peur de tout gâcher, peur de m’abandonner, peur de souffrir…

SON doigt glissa comme à regret, libérant mes lèvres qui ne demandaient pourtant qu’à rester prisonnières de SON toucher. IL ne recula pas et je détaillai SA bouche à quelques centimètres de mon visage, ourlée et sensuelle, bien réelle, trop réelle, entrouverte sur un appel muet. J’avais l’impression de LA voir palpiter, impatiente, dans l’attente de baisers passionnés. Mes baisers ?

Mon cerveau bouillonnait de questions qui s’entrechoquaient en tous sens. Je ne connaissais pas cet homme, je ne l’avais jamais vu autrement que derrière un écran de télévision et aujourd’hui, j’étais à deux doigts de l’embrasser. Comment pouvais-je croire que quelque chose pouvait naître ce soir entre nous ? IL était une star internationale, je n’étais probablement rien qu’une conquête de plus dans SON escarcelle de séducteur. Mais non, je savais qu’IL n’était pas comme ça, pas comme Théo, ce n’était pas SON genre. Vraiment ? Qu’est-ce que j’en savais ? J’avais lu quelques interviews, d’accord des tas d’interviews, et je l’avais écouté s’exprimer à l’écran et avec ça, je prétendais le connaître ? SON cœur appartenait forcément déjà à une autre, bien qu’IL persiste à déclarer le contraire en public. IL préservait SA vie privée, IL préservait celle qu’IL aimait et qu’IL avait appelé tout à l’heure. Sarah.

Si je me laissais aller et s’IL m’embrassait, où cela allait-il nous mener, me mener ? Cela signifierait tellement pour moi, mais pour LUI ? La tête se mit à me tourner et je me sentis totalement incapable de raisonner logiquement plus longtemps. Mon esprit me hurlait de ne pas réfléchir, de tout oublier et de répondre sans délai à SON appel, d’assouvir ce désir qui me déchirait le ventre et d’embrasser voracement cette bouche offerte. Je vacillai légèrement et me laissai aller à poser une main timide contre SON torse. Aussitôt, je sentis vibrer sous mes doigts les pulsations de SON cœur et je m’émerveillai des ondulations régulières qui soulevaient SA poitrine au rythme de SA respiration un peu plus rapide que la normale. J’appréciai la texture soyeuse de SA chemise et testai avec délice la douce chaleur qui émanait de toute SA personne et qui s’insinuait sous ma paume largement ouverte.

Je sentis SES muscles se bander légèrement lorsque j’accentuai la pression de mes doigts et je vis frémir SES narines lorsque lentement je me dressai sur la pointe des pieds pour me rapprocher de LUI. Au moment précis où nos lèvres s’effleuraient, une petite mélodie au son robotique déchira le silence, nous faisant sursauter et relever la tête à l’unisson, totalement déboussolés.

A mon grand étonnement, je l’entendis jurer : « Damn it ! »

Malgré l’immense déception qui m’envahissait, je ne pus m’empêcher de songer que je ne L’aurais jamais imaginé utilisant ce type de vocabulaire plutôt vulgaire.

« C’est mon portable. Je suis désolé, je pensais l‘avoir éteint après … »

IL ne termina pas SA phrase et me jeta un regard gêné. IL s’éloigna pour piocher dans la poche intérieure de SA veste de smoking toujours posée sur la barrière où le nom d’Harrison Ford s’étalait en lettres peintes pour la postérité. Ignorant tristement Indiana, je regardai SES belles mains fouiller avec agacement et extraire le petit appareil qui continuait à émettre une mélodie que je ne reconnaissais pas mais qui détruisait sans aucune pitié l’atmosphère calme et romantique de ce lieu enchanteur. Le son de cette machine était aussi insupportable que celui de mon propre téléphone, si ce n’est encore plus horripilant, si l’on considérait qu’il avait choisi le moment le plus inapproprié pour se manifester à nos oreilles.

Désespérée, j’observai avec passion l’homme séduisant et terriblement attirant qui me tournait à présent le dos. J’aurais tout donné pour que ce téléphone n’ait jamais sonné. IL regardait avec hésitation le cadran lumineux qui affichait le nom de son correspondant et après une seconde de réflexion, je fus stupéfaite de le voir éteindre l’appareil sans le décrocher, stoppant ainsi les notes de musique artificielles.

« Ce n’est pas important »

Il enfourna l’appareil dans SA poche et se décida enfin à poser les yeux sur moi. Le charme était définitivement rompu et nous étions tous les deux mal à l’aise, indécis et, déçus. Je savais qu’il fallait absolument que je dise quelque chose pour empêcher qu’un silence affreux s’installe entre nous. Mais, je frissonnais incapable de dire un mot.

« Vous avez froid ? »

En parfait gentleman et avant que j’ai pu protester, IL avait déployé SA veste et je fermai les yeux lorsqu’IL m’enveloppa de SES bras immenses pour passer le vêtement dans mon dos. Un rêve, tout cela n’était qu’un rêve et j’allais bientôt me réveiller, en train de ronfler, j’en étais certaine ! Pourtant, je ne me réveillai pas et lorsque je rouvris les yeux, IL était toujours là, SA large stature me surplombant et me donnant une sensation de sécurité nouvelle et terriblement agréable que j’aurais voulu ne jamais quitter. Un éclair de lucidité me ramena soudain à la raison et comme IL finissait d’ajuster la veste sur mes épaules, je lançai :

« Je pense que je ferais mieux de retourner là bas, mon amie doit commencer à s’inquiéter de mon absence »

Ôtant doucement SES bras de mes épaules frissonnantes, IL acquiesça sans un mot et se mit aussitôt en marche. La mort dans l’âme mais sans un regard en arrière, je LUI emboîtai le pas et nous quittâmes les Planches, ce lieu magique où nous nous étions rencontrés, nous dirigeant vers le Palais des Festivals, ce lieu impersonnel où nous allions nous séparer. LUI, réintégrerait SON rôle d’acteur célèbre et moi celui de « rien du tout ».

Nous marchions côte à côte silencieusement. La tête basse et le cœur lourd, je fixai mes pieds toujours nus et couverts de sable. Je n’avais pas envie de remettre mes chaussures et d’ajouter une torture supplémentaire à mon corps déjà suffisamment abîmé pour la soirée. Les volants aériens de ma courte robe dépassaient à peine de la veste bien trop grande pour moi et qui pesait lourdement sur mes épaules. Elle était délicieusement imprégnée de SA chaleur, de SON odeur et j’avais un mal fou à me concentrer sur autre chose que sur son propriétaire près de moi. A quoi pensait-IL ? Regrettait-IL ? Je risquai un oeil dans sa direction. Comme moi, IL fixait le sol, les mains dans les poches. Perdu dans SES pensées, IL était à des milliers de lieux de moi et je ne l’avais jamais trouvé aussi sexy. La large ceinture-bandeau d’un noir satiné qui lui ceignait la taille contrastait avec le blanc immaculé de SA chemise, lui donnant une allure folle. Je dus me mordre la lèvre pour ne pas pleurer et me retenir de me jeter dans SES bras pour sentir encore SON corps contre le mien.

Les lumières de la ville commençaient à se faire de plus en plus présentes comme nous approchions du Palais, et des photographes qui avaient élus domicile au pied des barrières. Un hurlement strident nous fit brusquement lever la tête et je découvris avec effarement le groupe de fans que j’avais repéré en sortant du bâtiment et qui actuellement fonçait droit sur nous. Ou plutôt, droit sur LUI, à en juger par le « Wennnnt !!!! » hystérique que ces charmantes demoiselles hurlaient sans vergogne. L’une d’elle plus rapide que les autres déboula sur nous tel un Highlander chargeant à la bataille de Culloden. Mon compagnon se figea instantanément et je m’arrêtai derrière LUI, un peu effrayée, je dois dire. Je l’entendis me conseiller calmement de ne pas m’inquiéter et qu’IL allait régler ça sans esclandre. IL accueillit gentiment la première nana complètement allumée et leur échange me confirma qu’elle faisait partie des filles qui L’avaient poursuivi de leurs assiduités toute la journée. Poliment, IL lui demanda ce qu’elle faisait encore là aussi tard et la groupie surexcitée et qui sautillait littéralement sur place, baragouina dans un anglais minable qu’elle et ses amies passaient par hasard devant le Palais quand elles l’avaient aperçu de loin revenant du front de mer. Par hasard, mais oui, bien sûr … Je me demandai si elles LE prenaient vraiment pour un demeuré. Les autres filles rejoignirent la première et commencèrent à jacasser toutes en même temps sans vraiment LUI adresser la parole directement, ni même essayer d’engager une véritable conversation. Elle me jetèrent à peine un regard mais me bousculèrent généreusement et grossièrement dans leur tentative pour s’approcher le plus possible du jeune homme. Elles étaient trop occupées à le prendre en photo et à pouffer comme des greluches sans LE quitter des yeux pour songer à se tenir un tant soit peu décemment. Ce n’était que :

« C’est LUI, t’as vu ?! », « Oh, là, là, qu’est ce qu’IL est beau ! », « Oh, Went ! Un autographe, pliiiize ! »

L’acteur se plia sans rechigner à leurs exigences et se lança dans une série de signatures exécutées quasiment à la chaîne. Il leur fallait combien d’autographes à ces nanas ?! A ma grande inquiétude, le groupe semblait grossir à vue d’œil et les fans agglutinés commençaient à réclamer des photos chacun leur tour quand l’un des gorilles du Festival qui avait enfin repéré notre attroupement se détacha de son poste de surveillance et arriva vers nous, prestement, une main sur son oreillette, appelant sûrement du renfort.

« Mesdemoiselles, Mesdemoiselles !!! Reculez s’il vous plait !! »

Les jeunes filles s’éparpillèrent telle une nuée de mouche devant une tapette fendant l’air pour mieux revenir aussitôt s’agglutiner autour du pot de miel alléchant qu’elles n’étaient pas prêtes de lâcher si facilement. Au milieu de tout ça, l’objet de leur engouement semblait légèrement dépassé par les événements. Sans tergiverser plus longtemps, Securitman, à l’efficacité redoutable, attrapa fermement le bras de l’acteur pour l’aider à se libérer de ces femelles en transe.

Une seconde, je me vis abandonnée, laissée en arrière, oubliée au milieu de cet essaim d’insectes bourdonnants et incommodants. Mais juste avant que l’homme de la sécurité ne L’emmène, mon héros s’empara de ma main libre, l’autre tenait toujours mes superbes chaussures à talons hauts, et je fus propulsée à la suite des deux hommes, vers le tapis rouge et l’entrée du Palais, laissant sur le carreau le groupe de nanas hystériques que l’équipe d’hommes en noirs essayait vainement de repousser et qui continuait à hurler le nom de leur acteur fétiche. Ce dernier, toujours calme et posé et une fois en sécurité, leur offrit généreusement un dernier signe de la main.

« Mister Miller, je suis désolé, je ne vous avais pas vu sortir et je n’ai pas surveillé votre retour. J’aurais dû vous éviter ça. »

« Ce n’est rien, ça ira, merci. J’avais réussi à passer inaperçu en sortant, dommage que ce n’ait pas été le cas en revenant. »

L’homme taillé comme une armoire à glace s’éloigna, affichant l’air coupable de celui qui n’a pas fait son travail correctement et j’eu presque de la peine pour lui. Je jetai un regard vague et incertain vers la foule qui se pressait contre les barrières et qui semblait grossir de façon exponentielle. Est-ce que c’était toujours comme ça quand IL sortait dans la rue ? Je n’osais m’imaginer vivre une telle pression au quotidien et ne pas pouvoir circuler tranquillement sans être assaillie de la sorte. Je remarquai que les photographes n’avaient pas raté une miette du spectacle et je réalisai qu’ils avaient du me prendre en photo avec SA veste sur le dos. Il n’en faudrait pas plus pour confirmer la rumeur née cet après midi sur le tapis rouge. J’allais sûrement devenir la French Girlfriend du célibataire le plus convoité du Festival de Deauville. Et si Sarah tombait sur nos photos dans les magazines ?

Je sentis un bras entourer mes épaules et une voix rassurante me chuchoter au creux de l’oreille :

« Are you OK Jean ? J’ai eu peur que vous ayez été malmenée dans la cohue.”

Je tournai les yeux vers LUI et lus une inquiétude sincère teinter SES prunelles vert-noisette.

« Je vais bien, merci. Tout va bien…Wentworth. »

Les muscles de mon corps démentirent pourtant mes paroles et je me sentis flancher complétement alors que toutes mes forces me fuyaient. N'y tenant plus, je me blottis contre LUI, et je sentis SON étreinte, solide et rassurante se resserrer autour de moi, tout naturellement. Je plissai les yeux et LE laisser me guider vers l'intérieur du bâtiment, la tête posée sur cette épaule que je pensais avoir définitivement perdue. Mais avant de passer les portes vitrées, je captai l'image fugace mais détonante d'une Lola éberluée aux yeux écarquillés comme deux soucoupes et qui du hall illuminé nous regardait avancer dans sa direction. Ma Lola, si tu savais ...

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" Pleased to meet you, Wentworth "

“You are not watching the movie with the others ?”

“As you can see I’m not. I’m here right now. I couldn’t resist to come and have a deep breath of fresh air. I must say that the atmosphere inside this building was quite … electrical

“Yes, it was quite warm in there. That’s the reason why I chose to go out too”

“Quite warm indeed …”

“Do you like the sea ? This one is called La Manche”

“La Manche”

“I missed the opportunity to come and admire it in full light and I regret it. My agenda has been much tight since I arrived. I’d love to see what it looks like when the sun shines.”

“I wouldn’t advice you to do so. During the day, the beach is crowded with people and you wouldn’t have time to walk without a bunch of fan running after you. Particularly during the festival which catches everyone’s attention”

“Oh ?! I didn’t imagine that I was that famous here ! But, I’m willing to believe what you say, because actually I’ve been followed the all day long by some young ladies, quite … demanding. I don’t know how they knew my hotel but they were waiting for me when I stepped out of my taxi and they kept spying on me even after they got the pictures and autographs they were asking for. It drives crazy my press attaché, Pam.”

“A penny for your thoughts Jean. You look worried. What kind of problem can bother such a pretty face ?”

“I…I’m afraid that you think I am the same kind of disturbing fan that runs after you. I’m afraid I spoiled your intimacy…watching the sundown”

“Hush ! Jean, you didn’t spoil anything, on the contrary. You made this moment even more precious to me and I wish you were here since the very beginning.”

“That’s my cellular. I’m sorry, I thought I had turned it off after …”

“That’s not important”

“You’re cold ?”

“I think I’d better go back there, my friend is going to worry about me.”

“Mister Miller, I am sorry, I didn’t see you going out, neither coming back. I should have prevented such an incident.”

“It’s OK, it’s nothing. I managed to be invisible when I went out but unfortunately I couldn’t do the same while coming back.”

“Are you Ok Jean ? I got scared that you were hurt by the crowd.”

“I’m fine, thanks. Everything’s fine … Wentworth.”

dimanche, décembre 03, 2006

Chapitre 11 : Moonskin

Note : Pour des raisons de facilité de lecture, les dialogues censés se dérouler en anglais sont rédigés en français dans le corps du texte. Mais vous trouverez les dialogues en version orginale à la fin du chapitre. Bonne lecture !


Il me fallut plusieurs longues minutes pour émerger de ma torpeur et de mes larmes. Ce furent finalement les élancements douloureux de mes genoux nus sur le sol froid et dur qui m’obligèrent à me relever. Je ravalai un dernier sanglot et prenant une grande inspiration, je rejetai mes cheveux en arrière.

Allez ma vieille, comme dirait Lola, reprends toi ! Une fois debout sur mes deux jambes, en équilibre précaire sur mes éternelles chaussures de torture, je fis tourner le bouton du robinet et un filet d’eau fraîche me coula entre les doigts. Je plaçai mes deux mains en coupe et m’aspergeai le visage du liquide bienfaiteur que j’avais recueilli, ce qui soulagea sur le moment la fièvre qui me consumait. Je pressai mes deux mains sur ma peau brûlante en quête d’un peu de fraîcheur. J’avais faim, j’avais sommeil, j’étais malheureuse, je n’allais tout de même pas tomber malade par-dessus le marché ?! C’était sûr qu’avec la robe que j’avais sur le dos, je ne risquais pas d’être habillée pour l’hiver mais quand même, nous étions encore en été et il faisait très bon. Non, je n’avais pas pris froid, j’étais juste trop bouleversée par tous ces événements et mon organisme accusait le coup à sa manière.

Je restai sans réaction devant l’image de moi que me renvoyait le miroir. Le rimmel et le mascara avaient coulé et dessiné des rigoles noires le long de mes joues me donnant l’apparence gothique idéale pour apparaître aux côtés de la somptueuse Sharon dans un clip de Within Temptation. Malheureusement ce n’était pas au programme.

Mes yeux bouffis étaient aussi rouges que mes lèvres encore légèrement colorées des vestiges de son maquillage originel et en m’aspergeant j’avais trempé une bonne partie de mes cheveux qui se retrouvaient à présent collés sur mon front. Je refusai d’en voir plus et je plongeai à nouveau les mains dans le lavabo pour remplir le creux de mes paumes à cette source artificielle. Je m’éclaboussai le visage encore et encore, me frottant vigoureusement les joues, les paupières et la bouche. Je voulais redevenir Jeanne, celle que je connaissais, celle qui avait quitté Paris ce matin le cœur battant mais le pied léger et l’esprit guilleret.

Les couleurs du maquillage se diluaient au contact de l’eau, glissant entre mes doigts telle une cascade bigarrée achevant sa chute sur la faïence blanche du lavabo. Rouge, noir et marron se mêlaient sans distinction dans la cuvette, filant vers le siphon qui avalait cette mixture sans même un glouglou. Après avoir réitéré l’opération une bonne dizaine de fois, je m’arrêtai enfin, considérant que si je continuais, j’allais commencer à attaquer la peau elle-même et que je risquais de finir en lambeaux, ce qui n’était pas forcément la meilleure des solutions alternatives à mon humeur morose.

Avec un soupir, je posai mes deux mains sur le rebord du lavabo et m’autorisai un regard dans le miroir. Mes cheveux emmêlés et mon visage rougi dégoulinaient, mais c’était bien moi que je reconnus, Jeanne, et j’en fus rassurée. Imitant Julia, j’attrapai une serviette en papier avec laquelle je me tamponnai le visage. Je me mouchai au passage expulsant par ce geste hautement symbolique tout mon chagrin et mes idées noires.

Je n’avais pas de baise-en-ville, ce petit sac traditionnel qui contenait l’attirail de survie de la femme type qui se rend en soirée. Je n’avais pas suffisamment l’habitude de sortir pour y avoir pensé et Lola m’avait catégoriquement interdit d’emporter mon sac besace. A l’hôtel, elle me l’avait arraché des mains et l’avait fourré dans la penderie de Théo à côté de mon vieux sac Adidas. J’étais partie munie uniquement de ma carte-pass. Je l’avais glissée dans mon décolleté et je vérifiai d’ailleurs qu’elle s’y trouvait toujours. Je n’avais donc pas de peigne ou de brosse et j’utilisai mes doigts pour démêler mes mèches rebelles, que je plaquai en arrière. De toutes façons, je savais très bien qu’en séchant ma chevelure prendrait comme d’habitude le pli qu’elle souhaiterait, quelque soit l’effet que j’essaierais de lui donner. Nature-Jeanne était de retour !

Mes yeux se posèrent sur le tube de rouge à lèvres abandonné à mes bons soins par Julia. J’avais encore du mal à y croire. J’attrapai l’objet et le fis rouler entre mes doigts, déchiffrant sans grand étonnement la marque Revlon qui s’étalait en lettres calligraphiées sur le capuchon. Pas de doute, les stars avaient du goût, et des moyens surtout. Je glissais le tube dans mon décolleté, il commençait à y avoir du monde là dedans, mais je ne voyais pas d’autre endroit où le dissimuler et le tenir à la main risquait de réchauffer et de ramollir son contenu. Même si j’avais eu ma dose de maquillage pour la soirée, peut-être aurais-je un jour l’envie d’utiliser ce petit présent et de me sentir Pretty Woman l’espace d’un moment. Il était hors de question que je ne le garde pas sur moi.

Prenant mon courage à deux mains et prête à affronter l’homme qui devait certainement m’attendre derrière la porte, je sortis en bombant le torse et en avalant une grande bouffée d’air pour ré-oxygéner mon cerveau embrumé.

Déception. Il n’y avait plus personne dans le hall. Personne qui m’attendait derrière la porte, ni derrière la colonne de marbre. IL avait probablement terminé son appel téléphonique et rejoint SA place dans l’auditorium. Avait-IL seulement attendu ne serait-ce qu’une minute que je ressorte des toilettes ? J’ignorai avec férocité la boule qui recommençait à croître au fond de ma gorge et je décidai rageusement qu’IL devait arrêter d’être maître de mes émotions. Après tout, IL n’était rien, personne, et s’IL ne s’intéressait pas à moi, tant pis pour LUI.

Certes, IL m’avait gentiment offert SON aide sur le tapis rouge quand j’avais tenté et raté un superbe double-loop piqué fort peu opportun, c’est juste qu’IL était un vrai gentleman.

OK, IL m’avait invitée à l’accompagner, faisant de moi SA cavalière devant les caméras du monde entier, c’est juste qu’IL n’avait trouvé personne d’autre, et que Sarah n’était pas là.

D’accord, IL avait dit qu’IL me retrouverait au cocktail, c’est juste qu’IL devait penser que je voulais l’interviewer entre deux verres.

Bon, IL avait semblé touché par la poésie de notre contact visuel dans la salle de cinéma, c’est juste qu’IL s’était souvenu brutalement qu’IL devait appeler cette femme, celle qu’IL aimait.

Je ne voyais pas d’autre explication et tout me paraissait de plus en plus évident. Je n’avais été qu’une sombre idiote durant toute cette pathétique soirée. Cette idée fit émerger au creux de mon estomac, une pointe de colère qui ne demandait qu’à croître et à s’alimenter de toutes mes frustrations accumulées.

Je n’avais plus envie, mais alors plus du tout envie de retourner m’asseoir dans cette salle obscure aux côtés des deux faux tourtereaux, désolée Lola, des voisins ronchons qui ne manqueraient pas de faire encore des remarques si j’osai remettre les pieds dans leur rangée, du couple Potter et surtout, surtout !,de leur compagnon sans intérêt.

Décidée, j’empruntai d’un pas assuré le gigantesque escalier qui remontait vers l’entrée du palais. L’hôtesse du début de soirée me servit un sourire neutre alors que je passais les fameuses portes principales qu’on avait voulu m’interdire quelques heures plus tôt. Visiblement, comme je sortais, cela ne posait plus aucun problème à personne. Tout ceux qui avaient un quelconque intérêt, en l’occurrence, les stars, étaient actuellement enfermés dans les profondeurs obscures du palais.

Une fois dehors, je pus vérifier que foule en délire et effervescence journalistique n’étaient plus de mise. En effet, même si une poignée de photographes gravitait encore en périphérie de l’allée dans l’espoir de glaner une dernière photo, cela n’avait plus rien à voir avec ce que j’avais expérimenté plus tôt dans la journée. Les gardes de la sécurité avaient eux aussi quasiment tous disparus, hormis un ou deux strictement vissés à leurs postes de surveillance. Sérieux et concentrés. Je compris leur crainte en repérant sur le trottoir d’en face un groupe de jeunes gens, principalement des filles qui squattaient le bitume dans la traditionnelle posture du fan à l’affût. Je n’enviais pas leur position ingrate bien que la mienne ne soit pas plus glorieuse. Ils espéraient entrevoir leurs idoles, peut être obtenir un autographe et moi qui avait eu la chance au moins ce soir, d’être admise dans le cercle fermé des stars, je ne songeai qu’à m’en éloigner. Ironie du destin et injustice de la vie.

Etouffant un bâillement, je me faufilai entre deux barrières sans me faire remarquer. Mais j’avais à peine fait deux pas sur le trottoir inégal et bosselé, que je compris que je n’irai pas bien loin si je conservai mes talons hauts. Je ne résistai plus à l’envie qui me démangeait d’ôter ces objets de torture inhumains. Avec un soupir d’aise, je massai légèrement la plante de mes pieds, puis me remis en marche, le pied nu et léger, enfin libre. Tenant les jolies chaussures à la main, je me dirigeai d’un pas connaisseur vers le front de mer. Je me souvenais avoir souvent déambulé par là à l’époque où j’avais travaillé à Deauville. Je retrouvai donc facilement mon chemin et bifurquai au coin de l’imposant bâtiment que je venais de quitter.

Je n’eus qu’à traverser la rue pour l’apercevoir. La mer. Par chance, nous étions à marée haute et je reconnus avec plaisir le murmure familier des vagues venant s’échouer sur la plage. Inconsciemment, j’accélérai le pas, pressée de m’approcher de cette immensité qui m’avait toujours fascinée.

La nuit était tombée, prenant largement ses quartiers dans les moindres recoins de la ville. Le combat nocturne avait commencé, qui opposait les ombres envahissantes aux lumières artificielles des lampadaires. Qui gagnerait cette nuit ? Je songeai avec amusement que seule une panne de courant pourrait faire basculer de façon conséquente le dénouement de cette bataille éternellement répétée.

Heureuse sans raison, je m’éloignai du champ de bataille en sautillant pour pénétrer dans la partie du monde déjà conquise par les ombres de la nuit et, je posai les pieds sur les Planches. Cette célèbre allée recouverte de lattes de bois longeait la plage d’un bout à l’autre. Elle était bordée de cabines aux couleurs et aux mosaïques de style marin, séparées par des barrières blanches sur lesquelles s’étalaient les noms d’acteurs, actrices et cinéastes qui avaient participé au Festival et gagné leurs places au Panthéon des plus grands. J’avais toujours aimé venir lire ces noms évocateurs de souvenirs, mais ce soir, mon esprit voguait déjà sur l’étendue d’eau bleue nuit qui s’étalait à perte de vue sous mes yeux éblouis.

Bien que la lumière ait en partie délaissé ce royaume de bord de mer, je discernai tout de même parfaitement les rangées de parasols multicolores plantés dans le sable, repliés sur eux mêmes et fermés d’un gros nœud. Je savais qu’ils seraient redéployés dès le lendemain matin pour accueillir les nombreux touristes. Cet endroit me plaisait, il m’avait toujours plu. Je respirai à plein poumons l’air iodé et m’emplis les oreilles du son doucereux et apaisant du ressac.

Je m’approchai et fermant les yeux, je m’imprégnai de cette atmosphère nocturne marine si particulière. N’y tenant plus, j’enfonçai mes pieds dans le sable encore gorgé de la chaleur du soleil emmagasinée dans la journée. Rouvrant les yeux, je vis avec ravissement que l’astre solaire n’était pas totalement couché à en juger par l’arc de cercle rouge-orangé encore visible sur la ligne d’horizon. Ses couleurs vives tranchaient au loin, mouchetant magnifiquement l’eau bleue pétrole telle une coulée volcanique mouvante et en fusion. Je laissai échapper un soupir de bien être et écarquillai les yeux afin de photographier dans ma mémoire le plus d’images possibles qui m’aideraient à supporter la grisaille parisienne que je retrouverai bien trop vite. Je me sentais merveilleusement bien, en totale harmonie avec les éléments qui m’entouraient. Une brise légère ébouriffa mes cheveux humides mais je les laissai s’éparpiller autour de mon crâne, me souciant peu de mon apparence dans ce lieu où je me croyais seule.

Seule ? Dans mon dos, une voix sortie de la nuit me prouva le contraire en me faisant sursauter. Elle était grave et posée, masculine. Elle s’exprimait dans un anglais dont l’accent américain singulièrement doux sonnait agréablement à mon oreille. Elle s’adressait à moi :

« Vous avez manqué le coucher de soleil. Comme c’est dommage ».

Je pivotai sur moi même avec une lenteur étudiée, comme au ralenti. IL se tenait dans l’ombre, de l’autre côté des Planches, près d’une cabine de plage. Appuyé contre l’une des barrières blanches, une main dans la poche et l’autre serrée autour du col de sa veste de smoking qu’IL avait ôté et tenait nonchalamment par dessus l’épaule. IL fixait l’horizon et ajouta sans me regarder :

« C’est un moment tellement pur, tellement fascinant. Le genre de moment qui donne l’impression de toucher l’essence même des choses. D’être proche de la Vérité. Ne trouvez-vous pas ? ».

Une question simple, et pourtant si personnelle, qui touchait au cœur même des sentiments humains révélés par la magie d’un coucher de soleil. En prononçant ces quelques mots, IL venait de me livrer spontanément un bout de LUI même. Ce qu’IL ressentait au fond de LUI en cet instant magique. Et je savais sans le moindre doute qu’IL ne m’en aurait pas voulu si je n’avais pas accepté de me confier en retour.

Pourtant, tout à fait naturellement, comme si la situation n’avait rien d’extraordinaire, j’employai SA langue que je pratiquais couramment et LUI offris sans hésiter la seule réponse qui me vint à l’esprit :

« Je me suis toujours sentie toute petite devant les innombrables beautés que recèle notre planète. Je comprends et je partage votre fascination ».

IL détacha SON regard de la ligne écarlate qui finissait de disparaître dans les profondeurs marines pour s’en aller renaître de l’autre côté de la Terre. IL était à demi invisible dans la pénombre et je me tenais à plusieurs mètres de LUI, néanmoins, je vis nettement SES prunelles lumineuses se poser sur moi. Je fus étonnée de ne pas ressentir l’habituelle décharge électrique qu’elles provoquaient toujours chez moi. Au contraire, je sentis chaque muscle de mon corps se détendre tandis qu’une douce chaleur se diffusait dans mes veines tel un sérum de vie éveillant de multiples sensations plus agréables les unes que les autres. Comme envoûtée, j’avançai alors vers LUI. Mes pieds couverts de sable crissèrent sur les Planches et m’arrêtant à quelques pas de LUI, je LE vis jeter un œil vers mes orteils et ébaucher un sourire.

« Je vois que vous avez ôté vos chaussures ? Vous deviez être plus à l’aise dans l’autre paire, n’est-ce pas ? ».

Je rêvais ou IL faisait vraiment allusion à mes Docs entrevues dans l’ascenseur ? Cette conversation ne pouvait pas être réelle. LUI, ici devant moi. Nous deux, seuls, dans ce lieu terriblement romantique. Je bafouillai « N…No…Yes…» et, baissai vivement les yeux sur mes pieds. Je fus honteuse du vernis qui recouvrait mes ongles et qui commençait à s’écailler. Instinctivement, mes orteils se recroquevillèrent et je rougis, bénissant l’obscurité qui dissimulait mes petites imperfections. Lorsque je relevai la tête, ce fut pour accueillir la caresse de SES pupilles posées sur moi. Je me sentis vaciller et dû faire un effort surhumain pour ne pas défaillir. Certainement habitué à faire ce genre d’effet sur les femmes, en plus je ne devais pas être des plus discrètes, et devinant mon trouble, IL arqua un sourcil moqueur et lança en montrant SES propres pieds chaussés de mocassins vernis :

« Moi aussi je souffre le martyre là dedans, croyez moi ! ».

Spontanément, nous éclatâmes de rire, transformant ce moment un peu gênant en une complicité absolument délicieuse. Je m’émerveillai devant SA franchise et cette façon tellement sincère de s’exprimer, sans artifice, comme une personne normale malgré SON indéniable statut de star. Je me sentis complètement en confiance face à cet homme incroyable. Oubliant toute gêne, j’osai :

« Je voulais vous remercier pour tout à l’heure, sur le tapis rouge. Vous savez… ».

« Oh, ça ? » IL laissa échapper un adorable petit rire « Il faut que je vous avoue quelque chose. Lorsque je me suis retourné et que je vous ai vue, j’ai cru voir un ange tombé du ciel. C’est vous qui m’avez sauvé de tous ces photographes insistants. Et puis, Mon Dieu, votre robe… Qui n’aurait pas voulu voler à votre secours ? ».

Interloquée, je vis le sourire coquin qui s’étalait sur SES lèvres mais ne pus manquer de remarquer aussi le regard appréciateur qui glissa imperceptiblement sur le fameux vêtement puis remonta très vite vers mon visage. J’avais la gorge aussi sèche que le désert du Sahel.

« Oh !? ».

IL sortit la main de SA poche et se gratta d’un air gêné la base du cou. Geste familier qu’IL effectuait souvent dans la série. Je ne pouvais détacher mes yeux de SES longs doigts ainsi occupés. Finalement, se rendait-IL vraiment compte de SON pouvoir de séduction ? Peut être le faisait-IL exprès après tout. C’est pourtant d’une voix bien timide et mal assurée, à l’opposé de celle d’un séducteur confirmé, que je l’entendis poursuivre :

« C’est étrange mais, dès mon arrivée ici, j’ai eu la sensation que quelque chose m’attendait. Je veux dire, autre chose, plus qu’une simple reconnaissance professionnelle. Et puis, étrangement je n’ai pas arrêté de vous croiser. Et même ici, sur cette plage, où je pensais pourtant être seul…».

SON regard paraissait on ne peut plus sérieux. A quoi jouait-IL ? J’étais perdue, je ne comprenais plus rien. J’avais la sensation de m’envoler loin, très haut, à des milliers de lieux de moi-même. C’était totalement irréel.

« Je suis désolée, je ne pensais pas non plus que vous seriez ici.».

Je paniquai soudain à l’idée qu’IL puisse croire que je l’avais suivi et je m’empressai d’ajouter :

« Je…je ne voulais pas vous déranger, ne croyez pas que je vous espionne ! Tout à l’heure non plus, dans le hall, je ne voulais pas entendre votre conversation. C’est vrai, je vous le jure ! ».

IL me regarda avec étonnement, sans rien dire. J’étais incapable de déchiffrer ce que je lisais dans SES yeux qui me fixaient avec une intensité presque insoutenable. J’en étais à me dire que s’IL ne brisait pas très vite ce silence insupportable, j’allais m’enfuir en courant, lorsque enfin, d’une voix suave et enivrante, IL déclara poliment :

« Au fait, je me nomme Wentworth. ».

IL me tendit une main cordiale et je fus tellement soulagée que je LA serrai machinalement. J’eus l’impression déroutante que notre poignée de main durait légèrement plus longtemps que nécessaire, ce qui ne fut pas pour me déplaire. Je savourai pour la deuxième fois de la journée, le contact chaud et rassurant de cette paume masculine. Au bout d’un moment, pourtant, il fallut bien LA lâcher et je LA quittai bien à regret, laissant retomber mon bras inerte le long de mon corps. IL attendait, une lueur interrogative dans les yeux. Ne comprenant pas bien ce qu’IL espérait, je crus bon de répondre avec un sourire niais:

« Je sais. Je veux dire, tout le monde ici sait qui vous êtes ! ».

« Ah !Ah !Ah! ».

Cette fois, IL se mit à rire franchement, à gorge déployée, rejetant la tête en arrière. L’éclat d’un rayon de lune frappa SES dents blanches, parfaitement alignées, les faisant étinceler et, me rappelant ma propre dentition bien imparfaite. Je restais idiote devant LUI, incrédule de LE voir s’esclaffer de la sorte.

Puis, mon esprit s’emplit d’une avalanche de notes de musique. Elles s’enchaînaient et s’entremêlaient dans un enchevêtrement artistique complexe et pourtant évident pour finalement aboutir à cette mélodie parfaite que j’avais fredonnée tant de fois et qui à ce moment précis résonnait à l’unisson de SON rire quasi hypnotique. SON beau visage épanoui resplendissait sous l’éclat pâle et froid de l’astre lunaire et je songeai aux paroles de cette chanson qui semblaient avoir été écrites pour LUI. He will be called Moonskin, and he will have the beauty of the marble…

Se reprenant enfin, IL prononça joyeusement :

« Vous êtes charmante ! Je suis flatté de savoir que vous connaissez mon nom. Mais, ce n’est pas vraiment la réponse que j’attendais de vous. Voyez vous, d’ordinaire lorsqu’une personne vous dit son nom, la politesse veut qu’on lui donne le sien en retour ».

IL avait parlé en soulignant la fin de SA phrase d’un mouvement de la main gracieux et circulaire en ma direction. SES yeux pétillaient d’amusement et je fus confuse de ma bêtise. Ca me ressemblait bien ça !

Je répliquai alors en rougissant comme une gamine :

« Oui, bien sûr. Vous avez raison, je ne sais pas où j’avais la tête. Je m’appelle Jeanne. ».

Petit silence. IL semblait assimiler mon prénom, comme s’IL tentait de l’associer à mon visage qu’IL détaillait justement avec attention, me mettant très mal à l’aise. IL finit pas esquisser un sourire ravageur et planta le clou en ajoutant :

« Je suis ravi de faire votre connaissance, Jean. ».


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"You missed the sundown. What a shame.”

“That’s such a pure and fascinating moment. The kind of moment when you feel like you may touch the essence of all things, and be close to the Truth. Don’t you think?”

“I always feel very small in front of all the beautiful things that dwell on our planet. I understand and share your fascination.”

“I see that you’ve taken your shoes off. I assume that you felt more at ease into the other ones, didn’t you ?”

“I terribly suffer into my own shoes, believe me”

“I’d like to thank you for your help, on the red carpet, you know…”

“Oh, that ?” “I must confess something. When I turned around and saw you, I thought I’d seen an angel fallen from the sky. You’re the one who saved me from these demanding photographers. And, God, that dress of yours …Who wouldn’t have flown and rescued you ?”

“That’s kind of weird but as soon as I landed here, I got the feeling that something was waiting for me. I mean, something special, more than just a reward for my career. And then, I keep on seeing you. Even here, on this beach, where I thought I would be alone…”

“I’m sorry, I didn’t expect that you were here.”

“I…I didn’t mean to disturb you, do not believe that I’m spying on you ! Back into the hall, I didn’t mean to hear your conversation either. That’s true, I swear !”

“By the way, my name is Wentworth”

“I know, I mean, everyone here knows who you are”

“You’re charming ! I am glad that you know my name. But, that’s not quite the answer I was expecting from you. You know, usually when you introduce yourself to someone else, the idea is that the other one introduces himself back.”

“Oh yes, of course. You’re right, I don’t know what I was thinking about. My name is Jeanne”

“I’m pleased to meet you, Jean.”

vendredi, décembre 01, 2006

Chapitre 10 : Miroir, miroir ...

Le maître de cérémonie, un charmant acteur frenchy aux yeux bleus et à la tignasse échevelée, était monté sur scène en mimant quelques cabrioles qui avaient déclenchées l’hilarité du public. Il avait joyeusement entamé son discours de bienvenu et présenté le programme alléchant de la soirée en distillant sans parcimonie son humour très british. Son air taquin et sa voix quelque peu maniérée, bien connus des abonnés de Canal +, avaient très vite captés l’attention de son auditoire. Le public avait applaudi à tout rompre lorsque le comédien français avait invité le président du Jury, Clint Eastwood et son confrère Woody Allen, à venir le rejoindre derrière son pupitre de verre.

Non pas que je ne sois pas respectueuse ou admirative du talent de ces deux réalisateurs, mais les récents événements de la journée et le peu de sommeil que j’avais emmagasiné la veille, ajoutés aux émotions fortes que je venais juste d’expérimenter m’avaient littéralement éreintée. Le monologue certainement passionnant du Blondin, me parut interminable et je luttai pour rester éveillée.

De plus, je devais fournir un effort inhumain pour me retenir de zieuter en permanence vers le siège vide qu’IL avait occupé à l’autre bout de la rangée. SON absence était un spectre omniprésent invisible à l’œil nu, mais que je ressentais bizarrement et aussi intensément que si SES yeux étaient encore posés sur moi.

Où était-IL ? La cérémonie commençait à peine et toute personne sensée et raisonnable serait restée sagement assise à sa place. Je songeai même que parmi la foule de gens amassée dans cette salle, il devait probablement y en avoir un paquet qui aurait tué si on leur avait demandé de quitter leur place qu’ils avaient probablement achetée à prix d’or ou acquise par quelque cinématesque relation bien placée, un peu comme moi. Finalement, si on écrémait un peu le public de cette salle, très peu de personnes directement liées au cinéma américain méritait vraiment d’être là. Par contre, LUI le méritait amplement. Alors pourquoi justement, c’était LUI qui avait quitté la salle et pas tous ces gens sans intérêt autour de moi ?

Pour ne rien arranger, les regards assassins et les « chut » agacés de nos voisins indignés avaient obligés Lola à abandonner l’interrogatoire en règle auquel elle me soumettait et auquel je répondais du bout des lèvres. Elle avait fait la moue et levé les yeux au ciel en se frottant plusieurs fois le bord de la mâchoire avec le dessus de ses phalanges, exprimant le fond de sa pensée sur ces « raseurs » rabat-joie. J’avais lu sur ses lèvres silencieuses un « On en reparlera plus tard », avant qu’elle ne s’enfonce dans son fauteuil. En me faisant un clin d’œil, elle avait tiré la langue à nos désagréables voisins qui heureusement pour elle n’avaient pas de vue directe sur son joli appendice tout rose.

N’osant plus tourner la tête en direction d’un certain siège vacant et totalement imperméable aux flatteries que s’échangeaient les trois hommes sur scène, j’avais tenté vaillamment de combattre le marchand de sable qui s’était acharné sur mes paupières en y déversant des sacs entiers de sable. Mais au bout du compte, j’avais capitulé lamentablement et sombré dans un très profond sommeil peuplé d’étranges créatures à l’apparence de dragons bizarrement affublés de pompons roses ridicules. Etait-ce du à l’ambiance du festival ? Allez savoir.

En tous les cas, et quelle qu’en soit la raison, si tant est qu’un rêve puisse être raisonnable, je m’étais réveillée en sursaut sur une dernière vision traumatisante d’un Thierry Ardisson en armure argentée combattant à l’épée l’une des ces bêtes belliqueuses aux naseaux fumants. A mes côtés, Lola me bourrait de coup de coudes en grommelant que je n’arrêtais pas de ronfler. Théo s’était penché vers moi et m’avait proposé je ne sais quelle cure de désengorgement nasal avec un sourire ironique qui m’avait donné envie de le frapper, pour changer. Quant à nos voisins, encore eux, ils ne s’étaient pas privés pour me montrer leur mécontentement et critiquer ouvertement mon comportement indigne de ce lieu sacré.

Légèrement énervée et semi comateuse, je m’étais redressée sur mon siège. J’avais été un instant tentée de leur faire partager le fond de ma pensée qui n’était pas beau à voir. Mais par respect pour les personnes qui m’entouraient, et qui ne m’avaient fait aucun reproche, elles, je m’étais contentée de leur offrir à tous un sourire forcé et m’étais excusée platement tout en croisant deux doigts en signe de rébellion. Je songeai qu’il faudrait que je parle de ce rêve débile à l’une de mes vieilles connaissances psy dès je rentrerais à Paris. J’avais besoin d’être rassurée sur ma santé mentale. Thierry Ardisson, franchement ?!

Lorsque le calme eut réinvesti notre rangée, je réalisai enfin que la salle était dans le noir complet et que des images géantes défilaient sur l’écran devant moi. Le filet lumineux du projecteur traversait la pièce au dessus de nos têtes, laissant dans son sillage une constellation de grains de poussière en suspension, et éclairant faiblement les visage pâles des spectateurs concentrés. Zut ! J’avais non seulement raté l’élocution des deux réalisateurs mais aussi le début du film en compétition. Je soupirai et décidai qu’il valait peut-être mieux que je sorte prendre l’air si je ne voulais pas risquer de m’endormir à nouveau et de replonger dans l’univers onirique où sévissait cet animateur télé sarcastique dont tout le monde parle.

Quand je fis signe à Lola que j’allais m’éclipser, elle ne me retint pas, à l’évidence trop fascinée par…la main de Théo posée sur sa cuisse. M’armant de toute la discrétion qu’il me restait, et ignorant volontairement les grognements râleurs de mes charmants voisins, je crapahutai tant bien que mal hors de ma rangée non sans écraser quelques orteils au passage. Je ne résistai pas à l’envie de jeter un œil vers SON siège, et malgré l’obscurité ambiante, je notai SA place toujours aussi vacante au côté des Potter.

Résignée et déçue, je remontai l’allée, tournant le dos à l’œuvre cinématographique qui captivait tout le monde, sauf moi ce soir là et pourtant j’aimais le cinéma, et où j’avais eu le temps de reconnaître la nouvelle égérie italienne du cinéaste américain aux lunettes démodées. Je vacillai quelque peu sur mes hauts talons que j’avais momentanément oublié mais auxquels je ne m’étais décidément toujours pas habituée. Une fois passées les portes de l’auditorium Michel d’Ornano, je me crus enfin libérée. Malheureusement, je fus prise d’un léger vertige. Je m’appuyai un moment contre le mur du hall pour laisser passer cet étourdissement probablement dû à mon estomac vide. Je pris une longue inspiration et m’apprêtai à partir à la recherche des toilettes pour me rafraîchir le visage quand un murmure diffus attira mon attention. C’était plus un monologue chuchoté et incompréhensible qu’une véritable conversation mais le grand hall à présent désert amplifiait la voix qui semblait s’élever jusqu’au dôme de verre. Mon incurable curiosité et une certaine intuition féminine me firent tendre l’oreille et je me décalai de quelques pas pour repérer la source de ce son inattendu.

IL était là, me tournant le dos, derrière une colonne de marbre. Je ne voyais que SON coude replié et SA nuque rasée que j’aurais reconnu entre mille. Je fus un instant intriguée par cette attitude plutôt étrange qui donnait l’impression qu’IL essayait de se cacher. Mais je compris rapidement en me décalant encore un peu qu’IL était tout bonnement entrain de téléphoner. SA main pressait un portable contre son oreille et IL avait la tête penchée. Bien sûr, de là où IL était, IL n’avait pas pu me voir sortir, et j’en profitai honteusement pour me repaître de SA haute silhouette, SON large dos et la courbe ronde et régulière de SON crâne. Je détaillai la forme de SA main fine et allongée, SES doigts effilés, recroquevillés autour du téléphone, si longs qu’ils masquaient totalement le minuscule combiné qu’IL tenait au creux de SA paume. SA paume…

Je sentis un léger sourire fleurir sur mes lèvres. Cette fois, c’était moi qui l’épiais et qui avais l’avantage sur LUI. Je repensai au regard intense que nous avions échangé et un agréable frisson me parcourut l’échine. J’aurais voulu à cet instant qu’IL se retourne et qu’IL me voit. Que nous partagions de nouveau cette complicité. Mais IL resta de dos et mon fragile sourire disparut, emportant avec lui tout espoir illusoire, quand SA voix vint me frapper en plein cœur et que je discernai ce mot qu’IL prononça un peu plus fort.

« Sarah …»

La foudre tombant à mes pieds ne m’aurait pas fait plus d’effet que ce prénom prononcé par cet homme là. Je sentis les poils de mes bras se hérisser et des picotements fuser à la base de mon crâne. Ce prénom, je le connaissais trop bien. Il était porté par l’héroïne de la série, celle qui faisait battre le cœur du héros. Mais surtout, il était porté par l’actrice de chair et de sang qui interprétait le rôle.

Combien de fois avais-je frémis en entendant John s’adresser à celle qu’il aimait et prononcer son nom d’une voix brisée ou suppliante ? J’avais en mémoire une autre conversation téléphonique, cathodique celle-ci. Une scène monumentale, terriblement émouvante qui m’avait tiré les larmes aux yeux et dont j’étais restée bouleversée pendant de longs jours. Lola et moi avions passé et repassé cette scène un million de fois au point d’en connaître par cœur chaque partie de dialogue et chaque intonation. Nous avions fini par conclure que le son déchirant du « Sara », ça ne pardonne pas.

Pourtant, ici et aujourd’hui, dans ce hall, c’était tout autre chose. C’était bien réel. C’était LUI et non son personnage. IL parlait à voix basse, chuchotant, se croyant à l’abri des oreilles indiscrètes. Mais en l’occurrence, pas des miennes. Si le son de SA voix était clairement reconnaissable, le sens de SES paroles m’était par contre complètement inaccessible. IL parlait trop bas. Je me concentrai sur SON intonation et j’eu presque l’impression qu’IL suppliait ou qu’IL implorait la personne à l’autre bout du fil.

Qui était-ce ? Cette actrice ? Qui d’autre ? Mais, elle était mariée ! Je l’avais lu dans un magasine. Moi qui étais fièrement réfractaire à toute publication people, je devais avouer qu’il m’était parfois arrivé de me documenter sur LUI par le biais de ces revues mensongères. Mensongères, oui ! Néanmoins, cette actrice était bel et bien mariée, ça j’en étais sûre. Bien sûr, comme toutes les fans, j’étais au courant des nombreuses rumeurs qui courait sur elle et LUI. Rumeurs selon lesquelles ils auraient une liaison secrète. Ils s’entendaient très bien, trop bien même. Et leur complicité crevait l’écran aussi bien dans la série que lors de leurs interviews filmées. A partir de là, il était facile pour les médias d’extrapoler et de faire naître des ragots vite repris et largement diffusés par les fans.

Pourtant, se pouvait-il que ce soit vraiment elle qu’IL appelle en ce moment même avec cette voix d’amoureux transi ? Comme ça, juste après notre…notre…quoi ? Qu’est-ce que j’avais espéré ?

Je fus prise d’un brusque tremblement et je cherchai des yeux un endroit de repli. Je devais fuir aussi vite que possible. Je devais me mettre hors de portée avant qu’IL ne prenne conscience de ma présence. Il aurait été catastrophique et déshonorant pour LUI comme pour moi, qu’IL me repère entrain de l’espionner alors qu’IL passait un coup de fil on ne peut plus privé, à SA maîtresse de surcroît. Enfin, pouvait-on vraiment parler de maîtresse alors qu’IL n’était pas marié ? Elle oui, par contre.

J’aperçus non loin de moi, l’enseigne alambiquée et sophistiquée qui indiquait les toilettes. Ce mot banal et sans noblesse resplendit pourtant à mes yeux tel un néon clignotant au dessus d’une oasis en plein cœur du désert. Je m’élançai sans hésiter et faillis me ramasser une fois de plus grâce à mes talons aussi féminins qu’handicapants. Retenant le chapelet de jurons qui se bousculait sur le bout de ma langue, je réussis vaille que vaille à atteindre et à pousser la porte de mon oasis de fortune. J’allais me réfugier sans un regard en arrière dans ce lieu uniquement réservé à la gente féminine, où je ne risquais pas d’être suivie ni découverte par cet homme qui m’obnubilait. Mais c’était sans compter sur mes yeux qui me trahirent au dernier moment en se jetant sans autorisation préalable du côté de la colonne en marbre et de l’acteur qui s’y trouvait.
Avant de laisser la porte se refermer, je vis avec horreur que ma discrétion légendaire m’avait encore fait faux bond et qu’IL m’avait repéré. Je croisai furtivement SON regard étonné et notai SES lèvres figées au beau milieu de SA conversation.

Le battant de la porte claqua sans préavis, manquant d’un cheveu d’écraser mon petit doigt. Surprise et bouleversée, je fis un bond en arrière en serrant mes bras contre ma poitrine. Les poings serrés sous mon menton, je reculai vers le fond de la pièce, les yeux rivés sur la porte close. Je ne pouvais maîtriser mon corps secoué de tremblements irrépressibles. Pourquoi ? Pourquoi rien ne se passait-il jamais comme je l’aurais voulu ? IL m’avait vu et maintenant IL devait penser que je l’avais suivis et que j’avais écouté SA conversation téléphonique comme l’aurait fait une vulgaire fan irrespectueuse. Je voulais être tellement plus que cela pour LUI.

Reniflant sans élégance, je secouai la tête, désabusée, et m’approchai à petits pas du grand miroir mural qui surplombait les vasques de faïence et le marbre moucheté. Le miroir légèrement teinté adoucissait l’éclat des spots du plafonnier donnant à mon visage un aspect plus lisse et bronzé que ce que m’aurait renvoyé la glace de ma propre salle de bain. Je vis mes joues roses de confusion et mes yeux immenses qui me donnaient l’air effaré d’une fillette perdue dans une forêt hantée. Pire, lorsque j’avais entamé ma sieste improvisée devant Edouard, Clint et Woody, ma tête avait dû frotter contre le dossier de mon fauteuil emmêlant joyeusement les mèches de mes cheveux sur l’arrière de mon crâne. M’avait-IL vu dans cet état ? Oh, non, pitié !

Je continuai l’inspection de mon visage et mon regard glissa vers ma bouche sur laquelle le rouge à lèvres nacré, spontanément prêté par Lola, commençait déjà à s’estomper. Cendrillon redevenait une souillon. Quelle heure était-il ? Il ne manquait plus que les douze coups de minuit et j’allais sûrement retrouver mon carrosse transformé en citrouille sur le perron du palais. Si seulement le carrosse avait pu être la Maserati de Théo, au moins j’y aurai trouvé quelque réconfort. Il aurait du mal à draguer les filles et à tromper Lola, juché sur un potiron orange. L’image ne me fit même pas sourire. Au contraire, j’étouffai un sanglot de déception et de frustration. Ma vue se brouilla. Je posai mon front contre le miroir dont la fraîcheur apaisa momentanément le feu qui brûlait sous ma peau et le magma d’émotions contradictoires qui palpitait dans mes veines.

Je me retrouvai à quelques centimètres du reflet de ma propre bouche comme sur le point de m’embrasser moi-même. Le miroir se couvrait de buée par intermittence au rythme de ma respiration rapide et saccadée. Il redevenait limpide et clair entre chacune des mes expirations, inlassablement. Je fixai le fin trait de maquillage rosé qui soulignait mes lèvres et qui en modifiait la forme réelle et la véritable couleur.

L’image nette et précise de SA bouche à LUI fusa alors dans mon esprit. Je visualisai sans peine SES lèvres en forme de cœur, pleines et charnues. J’imaginai ma bouche se lier à la SIENNE et mordre sans retenue dans la chair voluptueuse. J’en devinai la texture pulpeuse et humide et le goût sucré. Mon souffle qui se déversait sur le miroir devenait SON souffle contre mes lèvres. Je fermai les yeux sous l’effet presque violent que cette sensation imaginaire provoqua chez moi.
Brusquement, je ne pus retenir l’envie qui me saisit de me débarrasser du rouge à lèvres dont Lola m’avait badigeonné et qui me donnait à présent l’impression d’étouffer. Je frottai rageusement ma bouche avec le dessus de ma main, tentant d’effacer la moindre trace que cet artifice aurait pu y laisser et que je ne pouvais plus supporter. J’avais l’impression que seule SA bouche aurait pu me soulager et m’insuffler l’apaisement auquel j’aspirais.

Mon geste irréfléchi eu pour résultat logique et pitoyable d’étaler le maquillage sur mes joues, mêlant fond de teint et rouge à lèvres en un barbouillis rosâtre monstrueux. J’étais belle, tiens !

C’est à ce moment que j’entendis la chasse d’eau dans mon dos. Je me redressai comme une enfant prise en faute, gênée. Sans tourner la tête, je regardai dans le miroir devant moi et je la vis sortir des toilettes. Comme si de rien n’était, elle vint se placer à mes côté et passa ses mains sous l’eau, les lavant longuement et soigneusement. Subjuguée par cette beauté en fourreau noir, je l’observai se sécher avec une serviette en papier qu’elle tira du dérouleur en fer blanc puis qu’elle jeta négligemment. Elle se tint un moment immobile, le dos bien droit, inspectant son reflet parfait dans la glace. Elle faisait comme si je n’existais pas et fouilla dans son minuscule sac en satin noir. Elle ressortit sa main d’albâtre au fin poignet cerclé d’un éclatant bracelet de diamant, un tube de rouge à lèvres entre les doigts. Elle se pencha légèrement en avant pour approcher son visage du miroir, dévoilant l’orée de son décolleté aux charmes cachés sublimement mis en valeur par une riviera de gouttes de diamant. Elle possédait cette grâce et cette classe que beaucoup de femmes lui enviait, moi y compris. D’un mouvement sec, elle dévissa le capuchon du bâton de rouge, à la teinte plutôt marron glacé, et fit glisser d’une main précise le pinceau sur les lèvres de son immense et célèbre bouche.

Quand elle eut terminé, elle pinça ses lèvres l’une contre l’autre et replaça l’une de ses boucles flamboyantes derrière son oreille aux lobes ornés de diamant. Elle sembla contempler son oeuvre un moment. J’avalai ma salive, incapable de sortir un seul mot, c’est elle qui parla :

« If you really love this guy, Sweetheart, you’d better go and tell him right now. Otherwise, it means that he doesn’t deserve that you ruin your pretty face like this, does he?”

Elle daigna enfin regarder mon reflet dans le miroir et m’offrit un sourire que seules les femmes savent s’échanger entre elles. Puis, elle posa une main amicale sur mon avant bras et le pressa gentiment. Elle ajouta un « I got to go » très américain. Avant de sortir, elle déposa devant moi son tube de rouge à lèvre et m’offrit un clin d’œil qui faillit me faire pleurer.

Julia Roberts en personne venait de m’offrir un conseil en or, et son tube de rouge à lèvres en prime. Saurais-je l’utiliser à bon escient ? Le conseil pas le rouge à lèvres, quoi que…. En me voyant, elle avait facilement compris mon désarroi et la raison de mon état, mais elle ignorait toute l’histoire, quelle histoire ? Elle ne connaissait pas l’identité de ce « guy » qu’elle avait très judicieusement évoqué. Les choses n’étaient pas aussi simples que de juste « go and tell him right now ». Pas aussi simples, vraiment ?

Je me sentis horriblement faible et tombai à genoux sur le carrelage glacé. Je ne pus m’empêcher de fondre en larmes sans savoir si c’était de soulagement, d’épuisement ou de désespoir.